Forêt d'automne - Frédérick Carnet - ultrashop

Interview de Frédérick Carnet

Comment as tu choisis ton moyen d’expression ?

J’ai découvert la photographie par hasard en croisant une photographe de mode sur mon chemin. J’étais nul en anglais et son mari me donnait un cours particulier par semaine pendant ma dernière année de lycée. J’allais prendre ce cours chez eux. J’ai découvert un mode de vie qui était très loin de celui que je vivais avec mes parents. J’ai découvert une forme de liberté que je n’imaginais pas exister. J’ai donc très rapidement voulu devenir photographe pour atteindre cette liberté. Je n’avais aucune connaissance technique, ni même d’appareil photo. Je partais vraiment de rien ! Je voulais juste que mon existence d’adulte soit celle d’un homme libre. Et j’étais sûr que la photographie m’y mènerait.

Quel matériel utilises tu et pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre ?

J’utilise différents appareils. Pas pour des raisons techniques ou de résultats. Je fais en fonction de mes moyens financiers. Depuis déjà 6 ans je photographie surtout avec un tout petit appareil numérique Canon. Et dès que j’ai un peu d’argent, je photographie avec mon Mamiya (6×7). J’ai toujours fait comme j’ai pu avec ce que j’avais.

Comment une séance de travail se prépare t elle ?

Je n’ai pas de protocole de travail préétabli. J’appréhende chaque série en fonction de ce que je veux dire, de comment je vais travailler techniquement et des moyens financiers pour le faire. Quand je décide de partir 3 mois au Japon pour faire la série Nippon 2011, je sais déjà que je peux me permettre de le faire au moyen format et en argentique. Le noir et blanc s’impose de lui-même. Le synopsis de l’histoire photographique que je souhaite réaliser est écrit. Lorsque je prends l’avion pour l’archipel du Japon mes 3 mois d’itinéraire sont fixés à 95%. Quand je commence à photographier les tours de chasseurs (Jägertürme), je n’ai pas d’argent pour produire les images, je choisis donc de le faire avec ce petit appareil hybride numérique. Je commence en 2014 et je n’imaginais pas qu’en 2019 je serais encore en train d’en photographier (c’est ma plus longue et plus importante série obsessionnelle – près de 300 Jägertürme).

Peux tu m’expliquer ce qui diffère entre tes débuts et ton travail actuel ?

Quand tu as 20 ans, que tu viens d’un milieu modeste et que tu décides de devenir photographe tu fais tout pour prouver aux gens que tu en es capable car on t’attend au tournant. Aujourd’hui, je me fous complètement de ce que pense les gens de mon travail. Je crois ne m’être jamais senti aussi libre.

PLUS
INTIME

Tes origines, ta culture ont ils un rôle dans les œuvres que tu produis ?

Avec le recul, je pense que chacune de mes séries photographiques est un chapitre de ma vie. L’acte photographique m’aide à comprendre le monde dans lequel j’évolue et tente d’apporter une réponse à chacun de mes questionnements. Alors forcément mes origines sociales et culturelles m’ont influencé. Je dirais même qu’elles sont les éléments nécessaires à la compréhension de « mon œuvre », si « œuvre » il y a.

Quels sont les événements qui t’ont le plus influencé ?

Si je dois en citer qu’un, je pense à mon voyage au Japon dans les zones sinistrées par le tremblement de terre et le tsunami. Lors de ces longues semaines passées là-bas sur mon vélo avec le Mamiya en bandoulière, j’ai pris conscience de la profonde vacuité de nos sociétés modernes qui ne jurent que par la consommation, la performance et le progrès en oubliant que la terre, l’eau et la lumière sont les éléments primordiaux à la vie. Sans ce voyage au Japon, je ne serais pas allé en Islande, je n’aurais pas marché jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle, je n’aurais pas rencontré mon épouse, je ne serais pas ici en Allemagne à cultiver un jardin potager.

Quelles sont les sources de ton inspiration ?

La nature et le fait qu’elle soit essentielle à la vie.

UN PEU PLUS
PHILOSOPHIQUE

Tes œuvres sont elles plutôt un dialogue, une trace ou encore une dénonciation ?

Mes œuvres sont un dialogue avec moi-même avant tout, au moment même où je les réalise (l’acte photographique est quelque chose de très égoïste). Elles deviennent une trace lorsqu’elles sont tirées, imprimées. Quant à être une dénonciation, cela n’appartient qu’au spectateur de le décider.

Quel regard portes-tu sur l’humain, et par conséquent à travers ton travail ?

Je peux être d’une empathie sans limite (L’appartement 33, Siggi’s world) ou d’une férocité assumée (Les faces cachées).

Si tu devais comparer ton dernier travail avec le prochain ?

Une suite logique.

L’art est il poésie ou intervention sociale ?

L’art est un fourre-tout d’émotions propre à chaque artiste.

POUR
CONCLURE

Quel regard portes-tu sur ton propre travail ?

Ma seule préoccupation est qu’il soit le plus sincère possible. L’honnêteté intellectuelle est la première des cases que je coche lorsque je photographie.

Quels sont tes projets en cours, à venir ?

Je cherche depuis quelques années à retranscrire photographiquement le sens du travail que je mène au jardin. Ce n’est pas facile. Peut-être que cette année j’arriverais à mettre en forme une série d’images.

Vois-tu une chose à ajouter ?

Je te laisse le mot de la fin…
Vivement le mois de mai que je puisse passer mes journées au jardin.