Jeu de dames - Sophie Lecuyer - ultrashop

Interview de Sophie Lécuyer

‏Comment as tu choisis ton moyen d’expression ?

J’ai découvert la gravure en rentrant à l’école des Beaux-arts de Nancy. J’y ai vite vu l’opportunité d’exploiter mon attrait pour le dessin et suis devenue très rapidement « accro ». La gravure est un champ de création passionnant tant les possibilités techniques sont riches et variées. Dans mon travail ce qui m’intéresse c’est la liberté d’explorer l’infinie possibilité du dessin. L’atelier de gravure représente un espace propice à cette dynamique d’expérimentation. L’aspect très technique de cette discipline invite indubitablement beaucoup de réflexion autour de la mise en oeuvre d’une image et stimule ainsi ma créativité. Ce médium est petit à petit devenu mon principal moyen d’expression, motivé également par une soif d’étendre au maximum mes connaissances de toutes les techniques qui lui sont liées.

‏Ce médium est il secondaire par rapport
à ton propos ou étroitement lié ?

‏Il est étroitement lié, car la gravure me place dans un système de réflexion particulier autour de l’image. Le matériau employé peut à lui seul influencer, motiver une image…

‏Comment une séance de travail se prépare t elle ?

‏J’ai un rapport assez intuitif et spontané au travail. Souvent les idées me viennent d’un coup, comme un flash et alors je me lance presque aussitôt dans la réalisation. Je ne suis pas du genre à rester dans les préparatifs très longtemps ou à planifier précisément les choses. Ce qui m’excite c’est de faire avant toute chose. Ainsi je fais plutôt confiance à une sorte d’instinct pour avancer dans mon travail. Et c’est après coup que la réflexion peut d’avantage se mettre en place et me faire rebondir. La plupart du temps avant d’attaquer une nouvelle gravure, je réalise juste une rapide esquisse dans mon carnet pour poser mon idée. Je peux faire quelque recherches pour me documenter sur un sujet, écrire quelques réflexions, mais pas beaucoup plus.

‏Peux tu m’expliquer ce qui diffère
entre tes débuts et ton travail actuel ?

‏À mes débuts j’avais une approche peut-être plus « classique » de l’estampe. Aujourd’hui, je ne fais plus une gravure simplement dans le but de reproduire une image, je m’interroge davantage sur ce que le médium lui-même peut raconter et comment l’exploiter, le détourner. Aujourd’hui, ce n’est donc pas uniquement le résultat imprimé qui m’intéresse, mais le processus même de création qui est impliqué derrière.

PLUS
INTIME

‏Tes origines, ta culture ont ils un rôle
dans les oeuvres que tu produis ?

‏Originaire des Vosges je me demande forcément si cet environnement a influencé la forte présence de la nature dans mes dessins…

‏Quelles sont les sources de ton inspiration ?

‏Je me base souvent sur la symbolique des représentations pour effectuer mes recherches. La mythologie, le conte, ou plus largement la littérature sont une source d’inspiration dans laquelle je vais régulièrement puiser. J’ai également un fort penchant pour l’art médiéval. J’adore la manière très stylisée des représentations de cette période. Aussi je collecte en permanence les images qui m’inspirent et que j’ai trouvées sur internet au fur et à mesure de mes recherches. Cette collection est devenue une sorte de base vers laquelle je me tourne lorsque je me sens vide d’inspiration.

‏L’actualité rentre-t-elle en compte dans
ta fabrication ou au contraire t’en détaches tu ?

‏L’univers que j’élabore tend toujours volontairement vers une forme d’intemporalité. Les personnages sont la plupart du temps nus, inscrits dans des cadres où l’architecture est absente. De sorte qu’on ne peut jamais vraiment identifier le contexte temporel de mes scènes. Purement fantasmagorique, mon travail est ainsi complètement détaché de l’actualité, sans anecdotes. C’est important pour moi que mes images puissent traverser le temps. Cela vient en partie du fait que je fais souvent référence aux mythes, à des histoires originelles et donc intemporelles.

PLUS
PHILOSOPHIQUE

‏Tes oeuvres sont elles plutôt un dialogue,
une trace ou encore une dénonciation ?

‏Je pense pouvoir parler de dialogue dans le sens où mes images sont des ouvertures vers un imaginaire et que chacun peut y projeter ce qu’il veut. Les spectateurs me font souvent part de leurs perceptions, interprétations lorsqu’ils sont face à mon travail, ce qui amène un échange de points de vue qui peut parfois éclairer différemment ou nourrir la suite de mon travail. J’aime cette liberté de projection et d’appropriation des images. Je n’impose rien, je propose.

‏Souhaites-tu amener le spectateur
à se questionner ou préfères tu l’interpeller ?

‏Les images que je façonne sont suffisamment ambiguës pour que le spectateur puisse se perdre dedans et sonder son imaginaire. Mon but est en effet de l’interpeller en lui procurant une sensation, une émotion intense plutôt que de le questionner.

‏Quel regard portes tu sur l’humain,
et par conséquent à travers ton travail ?


Je constate et déplore chez l’humain une perte de connexion avec son environnement, ses racines, sa nature même. À travers mes images je fantasme une sorte de retour à un état originel. J’aime pouvoir me projeter à travers cet univers. Hommes, animaux, végétaux… Les êtres établissent des liens entre eux, toutes natures confondues, comme dans une sorte d’Eden perdu. Ils font littéralement fusion.

‏L’art est il poésie ou intervention sociale ?

‏L’art peut être ce qu’il veut. Me concernant, il est essentiellement poétique.

POUR
CONCLURE

‏Quels sont tes projets en cours, à venir ?

‏Actuellement je travaille à la réalisation de mon premier film d’animation stop-motion, réalisé à partir de mes gravures. Je vois ce projet comme une étape importante de mon parcours, qui s’inscrit dans un processus logique en même temps qu’il m’ouvre une nouvelle dimension.