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Interview de Thibault Huysmans

Comment as tu choisis ton moyen d’expression ?

Je l’ai choisi enfant comme beaucoup d’autres. Mes parents laissait à notre disposition des crayons et des feutres avec lesquels nous pouvions nous exprimer, raconter des histoires, dessiner nos peurs ou nos moments de joie. Le dessin a toujours été, bien plus qu’une extension du langage parlé, un besoin naturel comme un autre. J’ai compris plus tard que j’avais choisi le dessin car il faisait parfaitement le pont entre deux modes opératoires qui m’intéressaient : l’image et l’écriture.

Ce médium est il secondaire par rapport
à ton propos ou étroitement lié ?

Il y a un même intérêt pour moi à ce que j’exprime et à comment je l’exprime. Je parle des passions d’une personne avec la nervosité de ma main. Ce qui signifie que je parle du corps de l’autre à travers mon propre corps à moi. Mon médium et mon propos sont pour moi étroitement lié et trouvent leur équilibre. Tout est question de corps, aussi bien dans ce que je cherche à communiquer que dans la façon dont je le forme.

Quel matériel utilises tu et pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre ?

En ce moment je n’utilise que des crayons gras, des graphites, des mines de plomb et du fusain. Ces matériaux me permettent de réduire ma gamme calorimétrique et d’essentialiser mon dessin pour former une simple vision, honnête, quasi photographique.

Comment une séance de travail se prépare t elle ?

Chaque séance est différente et nécessite ses propres ajustements en fonction de l’énergie que va requérir le dessin et de mon degrés de concentration.  Seuls quelques éléments rituels reviennent à chaque fois : une semi obscurité, de la musique, des crayons, du papier.

Peux tu m’expliquer ce qui diffère
entre tes débuts et ton travail actuel ?

Ce qui diffère c’est la méthode de travail, l’exigence dans les choix graphiques opérés. Pour ce qui est du propos il a toujours été question d’une recherche autour des formes du portrait, des modes de représentation de l’individu et de son monde, de son territoire interne.

PLUS
INTIME

Tes origines, ta culture ont ils un rôle
dans les œuvres que tu produis ?

Oui certainement. Mon père m’a donné le goût de la lecture et ma mère celui de l’image. Je suis d’une génération qui a aussi beaucoup appris par la télévision, et aujourd’hui via d’autres écrans et réseaux. Je suis d’une génération qui par ces mêmes réseaux crée sa propre «mythologie personnelle», en apprenant à se raconter, en multipliant les images de soi et en se mettant en scène, en œuvre.  C’est très certainement une des raisons pour lesquelles je me questionne, sans émettre de jugement, sur les images du corps qu’il soit physique et/ou spirituel, fictif et/ou réel. Alors oui, la culture et l’époque dans laquelle on vit jouent beaucoup sur ce que l’on est, sur les questions que l’on se pose et par extension sur ce que l’on peut produire.

Quels sont les événements qui t’ont le plus influencé ?

Aussi bien les rencontres que les séparations.

Quelles sont les sources de ton inspiration ?

Elles sont multiples. Gamin j’ai été pas mal influencé par tous les films que ma mère nous montrait. Notamment les Hitchcock. La statuaire de certains héros et héroïnes mise à mal lorsqu’ils deviennent victimes, semi déments ou simples comploteurs était fascinant. De belles créatures pleines d’ombres. En peinture aussi, premier vrai émoi pictural devant  le « portrait de Sylvia von Harden » d’Otto Dix à Beaubourg. J’ai été littéralement hypnotisé par cette figure ambiguë et sexuelle, le grotesque et le désirable qui s’en dégageait. Puis devant la crudité de « the ballad of sexual dependency » de Nan Goldin.  Et puis derrière ça en 1999 « the blair witch project » tout aussi cru et réaliste et super flippant. Puis des dessins triviaux de Picasso au bordel, la poésie Baudelerienne ou la littérature fantastiques de dandy comme Poe, Wilde ou Barbey d’Aurevilly ….Bref les influences sont nombreuses mais l’inspiration vient d’autrui et de sa psychologie, de son potentiel de jeu.

As tu une anecdote qui permettrait
de comprendre la genèse de ton travail ?

Il y en a plusieurs ! Je me souviens avoir voulu prendre des cours de dessin enfant. Le professeur nous avait demandé de dessiner un arbre. Il nous avait dit «  un arbre ne se dessine que d’une seule façon : on commence son trait à la racine et on le continue jusqu’au bout de la branche. Et on répète ces lignes jusqu’à avoir l’épaisseur d’un arbre ». Je n’y suis allé qu’une seule fois. L’idée qu’il n’y avait qu’une seule et unique manière impersonnelle de dessiner m’ennuyait et m’a complexé. Plus tard c’est en découvrant la maison de mon grand-père et ses travaux (des oiseaux peints sur les portes, des portraits d’Elvis dans l’escalier) que j’ai appris à être à l’aise avec le dessin. Son audace, sa liberté m’ont décomplexé.

L’actualité rentre-t-elle en compte dans
ta fabrication ou au contraire t’en détaches tu ?

Je m’en détache car je ne cherche pas à créer de manière réactionnaire. L’actualité me trouble en surface mais jamais en profondeur, là où les aspirations se jouent.  Je préfère  les histoires sans âges et les mythes personnels aux scandales éphémères et polémiques sans fonds.

UN PEU PLUS
PHILOSOPHIQUE

Tes oeuvres sont elles plutôt un dialogue,
une trace ou encore une dénonciation ?

Toute œuvre est amenée à dialoguer à un moment ou à un autre avec la sensibilité d’un regardeur. Mais dans mon travail il est plus question de trace. Les traces, comme les notes de ce que j’ai observé, rêvé, fantasmé, redouté, imaginé, projeté. Les traces imagées de mes réflexions et passions.

Souhaites-tu amener le spectateur
à se questionner ou préfères tu l’interpeller ?

Je ne cherche pas volontairement à développer la moindre réaction chez celui qui regarde. Si elle arrive c’est le résultat  d’une connexion intime entre celui qui regarde et l’objet qu’il regarde. A ce moment-là je n’interviens déjà plus sur ce que je crée.  C’est peut être une vision romantique de la chose mais je crois à une possible alchimie entre l’homme et l’œuvre.

Quel regard portes tu sur l’humain,
et par conséquent à travers ton travail ?

L’humain m’intrigue par beaucoup d’aspects. J’aime la capacité de certains à se transcender où à raconter des histoires réelles ou imaginaires.  Je crois que ce qui me fascine le plus dans l’humain c’est en fait le potentiel expressif : C’est ce que l’autre est prêt à révéler ou simuler de ses drames, de ses joies bref  de ses passions. A travers mon travail de portrait je tente d’aller avec curiosité à la rencontre de ces qualités qui m’interpellent.

Si tu devais comparer ton dernier travail avec le prochain ?

J’essaye de m’extraire d’une logique comparative. Ça rend les choses stériles

L’art est il poésie ou intervention sociale ?

Je comprends et apprécie l’art comme intervention sociale, l’art comme expression de la vanité, l’art  divertissement ou même l’art comme instrument du pouvoir. Mais j’ai une préférence pour l’art à valeur poétique. L’art comme un langage personnel qui ne répond qu’à une logique sensible.

POUR
CONCLURE

Quel regard portes-tu sur ton propre travail ?

Je regarde mon travail avec humilité. Je ne suis pas dans l’auto admiration car j’ai appris à être critique tout en tentant de conserver une forme d’innocence, d’indulgence à moi-même et de plaisir simple à ce que je fais.

Quels sont tes projets en cours, à venir ?

Je travaille plusieurs projets à la fois : Actuellement j’effectue plusieurs études de sous-bois afin de les réaliser en grands formats avec des outils secs (charbons, fusains).Dans le même temps je travaille toujours autour du portrait à partir de mes propres photographies ou de photos de familles que j’hybride par le collage. Je vogue encore au milieu de ces notions de désir, de mélancolie, de sublime et de monstrueux, de profane ou de sacré, bref des fictions et/ou souvenirs individuels. J’envisage également de me pencher sur la question de l’anonymat et de revenir à des thématiques liées à l’animalité. Beaucoup de choses en perspectives.

Vois-tu une chose à ajouter ?
Je te laisse le mot de la fin…

Je pense à une citation pour peut-être mieux comprendre l’acte de dessiner : « Le dessin c’est l’effort difficile de synthèse du cœur. » Je ne me souviens plus d’où je l’ai extraite mais l’important c’est de saisir la poétique du dessin.